Ils sillonnent les rues à l’aube, poussent leurs charrettes chargées de ferraille, de cartons et de plastique, et constituent pourtant un maillon invisible mais indispensable de la chaîne de recyclage en Tunisie. Les barbéchas — ces récupérateurs informels de déchets — sont plus de 8 000 à exercer leur activité à travers le pays, selon les données avancées par Houssem Hamdi, militant environnemental et président de l’association Tunisia Clean Up. Ce dernier a présenté une initiative ambitieuse visant à intégrer ces acteurs de l’ombre dans le système officiel de gestion des déchets.
Un secteur informel qui pèse lourd dans l’économie circulaire
Le chiffre est éloquent : plus de 8 000 personnes vivent en Tunisie de la récupération et de la revente de matériaux recyclables collectés dans les ordures ménagères ou les décharges sauvages. Ces hommes et femmes, souvent issus de milieux précaires, opèrent sans cadre légal, sans protection sociale et sans reconnaissance institutionnelle, malgré le rôle économique et environnemental considérable qu’ils jouent au quotidien.
Selon les estimations relayées par Tuniscope, les barbéchas contribuent à détourner des quantités significatives de déchets des décharges publiques, réduisant ainsi la pression sur des infrastructures de traitement déjà saturées. Plastiques, métaux, papiers, verres : leurs collectes quotidiennes alimentent directement les filières de recyclage locales et permettent à des entreprises de transformation de s’approvisionner à moindre coût.
Pourtant, leur travail s’effectue dans des conditions souvent précaires et dangereuses. Sans équipements de protection, exposés aux produits toxiques et à l’insalubrité, ces travailleurs de l’informel ne bénéficient d’aucune couverture médicale ni d’aucun filet social en cas d’accident ou de maladie. Une réalité que l’initiative portée par Houssem Hamdi entend changer structurellement.
L’initiative de Tunisia Clean Up : structurer pour mieux valoriser
Houssem Hamdi, figure connue du militantisme environnemental tunisien, a exposé les grandes lignes d’un projet de formalisation et d’intégration des récupérateurs de déchets dans le système officiel de collecte et de tri. L’objectif central est de transformer ces acteurs informels en partenaires reconnus de la chaîne de gestion des déchets solides, avec des droits, des obligations et des outils adaptés à leur réalité de terrain.
Le projet prévoit notamment la création de structures coopératives ou associatives permettant aux barbéchas de se regrouper, de négocier collectivement les prix de revente des matériaux et d’accéder à des mécanismes de protection sociale. Cette logique de structuration s’inspire d’expériences menées dans d’autres pays du Sud, notamment au Brésil, en Colombie ou au Maroc, où l’intégration des récupérateurs informels a permis à la fois d’améliorer leurs conditions de vie et d’augmenter les taux de recyclage nationaux.
L’association Tunisia Clean Up plaide également pour une reconnaissance juridique de cette activité, qui permettrait aux récupérateurs de bénéficier de formations professionnelles, d’équipements adéquats et d’un accès facilité aux circuits de collecte municipaux. Une telle reconnaissance impliquerait une révision partielle du cadre légal encadrant la gestion des déchets en Tunisie, un chantier qui nécessite une volonté politique affirmée.
Un dialogue à engager avec les municipalités
L’une des pierres angulaires de cette initiative repose sur l’établissement d’un partenariat structuré avec les collectivités locales. Les municipalités tunisiennes, souvent démunies face à la problématique des déchets faute de moyens suffisants, pourraient trouver dans les barbéchas formalisés des alliés précieux pour améliorer leurs taux de collecte sélective et réduire leurs coûts opérationnels.
Des expériences de collaboration entre associations de récupérateurs et services municipaux ont déjà été tentées dans certaines villes tunisiennes, avec des résultats encourageants mais encore fragmentés. L’enjeu est désormais de passer d’initiatives ponctuelles à un modèle reproductible et scalable à l’échelle nationale, ce que Tunisia Clean Up entend précisément proposer aux décideurs publics.
Le financement, nerf de la guerre
La question du modèle économique reste centrale. Qui finance la transition de l’informel vers le formel ? L’initiative portée par Hamdi envisage plusieurs pistes : des subventions publiques dans le cadre de la politique nationale de gestion des déchets, des partenariats avec le secteur privé et notamment les entreprises de recyclage qui bénéficient directement du travail des récupérateurs, ou encore des mécanismes de financement international liés aux objectifs de développement durable et à la transition écologique.
Des bailleurs de fonds internationaux, sensibles aux enjeux d’économie circulaire et d’inclusion sociale, pourraient constituer des partenaires stratégiques pour amorcer ce changement. La Tunisie s’est engagée sur plusieurs accords environnementaux internationaux qui pourraient offrir des leviers de financement pour ce type de projet à fort impact social et écologique.
Un enjeu environnemental et social intimement lié
La problématique des déchets en Tunisie dépasse largement la seule question technique du tri et du recyclage. Elle renvoie à des enjeux profonds d’équité sociale, d’organisation urbaine et de gouvernance locale. Les barbéchas incarnent, à leur manière, une forme de résilience populaire face aux défaillances d’un système de gestion des déchets insuffisamment développé.
Selon plusieurs études menées par des organisations environnementales actives en Tunisie, le taux de recyclage effectif des déchets ménagers reste encore très faible, malgré les investissements publics consentis dans des centres de tri. Une grande partie du recyclage réellement opéré dans le pays repose en réalité sur l’activité informelle des récupérateurs, ce qui illustre le paradoxe d’un système qui sous-utilise ses propres ressources humaines en ne les reconnaissant pas officiellement.
L’initiative présentée par Tunisia Clean Up s’inscrit dans une vision plus large d’économie circulaire inclusive, où la durabilité environnementale et la justice sociale ne sont pas opposées mais pensées ensemble. En donnant aux barbéchas une place officielle dans la chaîne de valeur du recyclage, la Tunisie pourrait simultanément améliorer ses performances environnementales et offrir à des milliers de familles une perspective de revenus plus stables et dignes.
La balle est désormais dans le camp des pouvoirs publics, des municipalités et des acteurs économiques du secteur du recyclage. La société civile, portée par des associations comme Tunisia Clean Up, a posé les jalons d’une réforme possible. Reste à savoir si les conditions politiques et économiques permettront de la concrétiser dans un horizon raisonnable.

