Tunisie : décès de l’historien Khalifa Chater à 90 ans

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La Tunisie perd l’une de ses voix intellectuelles les plus distinctives. Khalifa Chater, historien et universitaire dont les travaux ont marqué plusieurs décennies de recherche francophone sur l’histoire tunisienne moderne et contemporaine, s’est éteint ce mercredi à l’âge de 90 ans. Le ministère des Affaires culturelles, selon un communiqué relayé par La Presse de Tunisie, a rendu hommage à un « érudit » dont l’apport à la mémoire collective du pays reste considérable, tout en adressant ses condoléances à l’ensemble de la communauté universitaire et intellectuelle tunisienne.

Un parcours académique ancré dans la rigueur sorbonnaise

Rattaché à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis depuis 1972, où il a occupé le rang de professeur émérite, Khalifa Chater a consacré l’essentiel de sa vie scientifique à déchiffrer les transformations profondes qu’a connues la Tunisie au XIXe siècle — mutations sociales, reconfigurations politiques et dynamiques précoloniales confondues. Son ancrage dans l’école historique francophone tunisienne, celle qui s’est constituée dans le sillage de l’indépendance, lui a conféré une place singulière dans le paysage académique national.

Sa formation porte l’empreinte de l’Université de la Sorbonne à Paris, où il a obtenu un doctorat de 3e cycle en 1974, avant de soutenir un doctorat d’État en 1981. Cette double consécration parisienne lui a ouvert les portes d’une crédibilité scientifique qu’il a su nourrir tout au long de sa carrière par une production bibliographique dense et rigoureuse.

Ses premiers travaux majeurs, publiés sous l’égide des éditions de l’Université de Tunis, ont posé les jalons de son œuvre. En 1978 paraît Insurrection et répression dans la Tunisie du XIXe siècle, ouvrage qui s’impose rapidement comme une référence incontournable pour quiconque s’intéresse aux résistances populaires de cette époque. Six ans plus tard, en 1984, il approfondit sa réflexion avec Dépendance et mutations de la Tunisie précoloniale (1815-1857), une analyse fine des rapports de force économiques et politiques qui ont précédé la colonisation française.

Des institutions culturelles façonnées par sa vision

L’engagement de Khalifa Chater ne s’est pas limité aux amphithéâtres universitaires. Sa trajectoire professionnelle l’a conduit à la direction de plusieurs institutions culturelles et documentaires structurantes pour la vie intellectuelle du pays. En 1978, il prend la tête du Centre culturel international d’Hammamet, établissement dont le rayonnement dépasse les frontières tunisiennes. Entre 1987 et 1996, il dirige l’Institut supérieur de documentation, contribuant à professionnaliser les métiers de l’information et de la gestion des archives en Tunisie.

C’est ensuite à la Bibliothèque nationale de Tunisie qu’il exerce ses responsabilités de directeur général, de 1997 à 2002, supervisant la conservation et la valorisation d’un patrimoine documentaire d’une richesse exceptionnelle. Ces expériences à la tête d’institutions aussi différentes témoignent d’une capacité à articuler production scientifique et gestion du patrimoine culturel collectif.

À partir de 2008, une nouvelle mission lui est confiée : la présidence de la Commission de stratégie de la traduction pour la promotion de la présence culturelle tunisienne à l’international, structure rattachée à l’Institut de traduction de Tunis. Cette responsabilité illustre la confiance placée en lui pour penser le rayonnement de la culture tunisienne au-delà de ses frontières linguistiques et géographiques.

Une œuvre tardive tournée vers le XXe siècle et la période husseinite

Loin de ralentir avec l’âge, Khalifa Chater a orienté ses dernières années de recherche vers des périodes historiques nouvelles pour lui. En 2021, les éditions AC Éditions publient L’ère Bourguiba : L’histoire et les révélations, ouvrage dans lequel il s’attèle à revisiter, avec la distance que seul un historien aguerri peut offrir, le règne du premier président tunisien. Ce travail, attendu dans les milieux académiques, illustre sa capacité à renouveler ses questionnements bien après avoir atteint les sommets de sa discipline.

Son ultime contribution bibliographique aura été La dynastie husseinite (1705-1957), paru en 2025 aux éditions Nirvana. Cet ouvrage, qui retrace plus de deux siècles d’histoire dynastique tunisienne, constitue une synthèse ambitieuse d’une période charnière allant de l’instauration de la régence husseinite jusqu’à l’abolition de la monarchie et la proclamation de la République. La parution de ce livre, quelques mois seulement avant sa disparition, témoigne d’une vitalité intellectuelle préservée jusqu’au bout.

À travers cette bibliographie dense, rédigée intégralement en français, Khalifa Chater s’est imposé comme l’un des piliers de la production historiographique tunisienne de langue française, contribuant à faire connaître l’histoire du pays auprès des lecteurs du monde francophone et des chercheurs internationaux. Sa disparition laisse un vide dans une discipline qui peinera à trouver un successeur à la fois aussi prolifique et aussi ancré dans les archives.

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