Wifak Bank franchit l’Investment Grade et bouscule la finance islamique

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Un bilan de 2 045 millions de dinars, une progression des dépôts de 25 % et une notation Investment Grade décernée par Fitch Ratings : au 31 décembre 2025, Wifak Bank ne ressemble plus à la banque islamique confidentielle qu’elle fut longtemps. En l’espace de quelques exercices, l’établissement s’est hissé au rang de véritable force de disruption dans un secteur bancaire tunisien qui peinait à trouver un second souffle.

Une trajectoire de croissance sans équivalent dans le secteur

Sur cinq ans, Wifak Bank a affiché un taux de croissance annuel moyen de ses dépôts et créances supérieur à 25 %, un niveau que ni les banques islamiques ni les établissements conventionnels du marché tunisien n’ont égalé sur la même période. Ses actifs ont progressé à un rythme annuel de 20 %, soit le double de celui enregistré par Al Baraka (10 %), tandis que des acteurs du mid-market conventionnel comme ABC Bank stagnent autour de 1 % et BTK plafonne à 10 %.

La comparaison avec Zitouna, qui demeure le leader du segment islamique avec un total bilan de 8 089 MDT, est particulièrement éloquente. Si la banque pionnière n’a vu sa collecte de dépôts progresser que de 3 % sur la période, Wifak affiche un différentiel de 22 points de pourcentage. Ce découplage spectaculaire traduit moins une faiblesse conjoncturelle de ses concurrents qu’un repositionnement stratégique assumé de Wifak, désormais moteur de la dynamique du segment islamique tunisien.

Selon les données analysées par Challenges TN, cette performance ne doit rien au hasard ni à des effets de base favorables, mais reflète un modèle économique cohérent, construit autour du financement direct de l’économie productive.

Un modèle économique ancré dans l’économie réelle

Là où beaucoup d’établissements bancaires tunisiens ont trouvé dans les bons du Trésor un refuge commode pour sécuriser leurs revenus, Wifak a fait le pari inverse. Seulement 2,2 % de son actif est exposé aux titres souverains, ce qui constitue l’exposition la plus faible du segment islamique. Cette décision, loin d’être contrainte, est revendiquée comme un choix structurant.

Conséquence directe : 98 % du Produit Net Bancaire de la banque est généré par l’activité bancaire au sens strict. La marge sur financements représente 68 % du PNB, les commissions couvrant les 30 % restants. Aucun recours aux arbitrages sur titres d’État, aucun revenu exceptionnel ne vient gonfler artificiellement les résultats. Les instruments islamiques classiques — Mourabaha et Ijara — constituent l’essentiel du portefeuille de financement.

Le ratio Loan-to-Deposit (LTD) de 100,2 % illustre cette logique d’intermédiation pure : chaque dinar collecté est intégralement redirigé vers des financements. Ce chiffre contraste fortement avec celui d’ABC Bank, dont le LTD s’établit à 32,7 %, indiquant qu’une large partie de la liquidité collectée reste immobilisée plutôt que mise au service de l’économie.

Un coût de financement allégé grâce au CASA ratio

La viabilité de ce modèle intensif repose sur une structure de passif particulièrement favorable. Avec un CASA ratio avoisinant 64 %, Wifak Bank bénéficie d’une part élevée de dépôts à vue et d’épargne dans ses ressources, des fonds peu ou pas rémunérés qui lui procurent un coût de financement structurellement bas. Cet avantage constitue le carburant de son activité d’intermédiation et lui confère une résilience appréciable lorsque les tensions se font sentir sur le marché interbancaire.

En contrepartie, le coût du risque atteint 139 points de base, une valeur dans le haut de la fourchette sectorielle. Cette exposition directe au risque de crédit est assumée comme la conséquence logique du refus des titres souverains, une posture cohérente avec les fondements éthiques de la finance islamique.

La notation Fitch et les défis de la prochaine étape

Le 4 mars 2026, Fitch Ratings a relevé la Note Nationale de Long Terme de Wifak Bank à BBB-(tun), contre BB(tun) précédemment, et sa Note de Court Terme à F3(tun), assortie d’une perspective stable. Ce relèvement acte officiellement l’entrée de l’établissement dans la catégorie Investment Grade sur l’échelle nationale.

Au-delà de la portée symbolique, ce nouveau statut produit des effets concrets et immédiats : réduction mécanique du coût de refinancement sur les marchés, accès facilité aux liquidités institutionnelles, et crédibilité renforcée vis-à-vis des partenaires étrangers. Pour Fitch, cette décision signale que la croissance rapide des volumes s’est accompagnée d’une véritable solidification des fondamentaux, et non d’un simple effet de taille.

L’équation de la rentabilité à résoudre

La phase de conquête a cependant un prix. Le coefficient d’exploitation atteint 71,2 %, porté par l’expansion continue du réseau et les investissements technologiques nécessaires pour absorber l’afflux de nouveaux clients. La masse salariale absorbe 48 % du PNB, reflet d’une politique de recrutement soutenue pour accompagner le déploiement commercial.

Le retour sur fonds propres (ROE) s’établit à 4,8 %, en deçà des standards habituels du marché. Ce niveau, toutefois, n’est pas le résultat d’une anomalie ou de pertes cachées : il reflète une rentabilité issue du cœur de métier, non dopée par des éléments exceptionnels. Le potentiel de progression demeure entier, conditionné à la capacité de la banque à faire croître ses revenus plus vite que ses charges et à industrialiser ses processus de gestion du risque. Une convergence vers un ROE de 12 à 15 % est envisageable si ces leviers sont activés avec discipline.

Quatre axes concentrent désormais les enjeux de cette prochaine phase : maîtriser l’effet de levier opérationnel en stabilisant les charges fixes, digitaliser les parcours de scoring pour contenir le coût du risque sans ralentir la cadence commerciale, préserver l’agilité caractéristique du segment PME et professionnels face au risque d’alourdissement organisationnel, et défendre un CASA ratio élevé dans un environnement où la concurrence pour l’épargne s’intensifie année après année.

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