
Depuis la loi du 11 mars doublant les peines contre l’homosexualité, le Sénégal connaît une flambée de violences. Traques, agressions, dénonciations : des victimes témoignent.
Avec 135 voix pour et trois abstentions, la proposition de loi déposée par le Premier ministre, Ousmane Sonko, fin février, pour alourdir les peines d’emprisonnement contre les « actes contre nature » (relations homosexuelles) a fait consensus lors du vote le 11 mars dernier à l’Assemblée nationale sénégalaise. Alors que l’homosexualité était déjà punie dans le pays, la nouvelle loi – qui doit encore être promulguée – double les sanctions, qui sont désormais de cinq à dix ans d’emprisonnement (contre un à cinq ans précédemment), tandis que les amendes sont fixées entre 2 à 10 millions de FCFA (contre 100 000 à 1,5 million de FCFA).
L’article 319 du Code pénal introduit également le délit d’« apologie de l’homosexualité » – qui peut concerner aussi bien les actions des ONG que les œuvres artistiques ou littéraires –, puni de trois à sept ans de prison. Cette nouvelle législation, plaçant l’homosexualité dans la même catégorie que la zoophilie, la nécrophilie ou la pédophilie, fait ainsi du Sénégal l’un des pays les plus répressifs contre les personnes LGBT+ du continent africain.
Une loi qui libère la violence
La demande de durcissement de la législation contre la communauté homosexuelle n’est pas récente dans ce pays conservateur à majorité musulmane où l’homosexualité est perçue comme une « déviance ». Depuis une vingtaine d’années, des organisations religieuses, telles que Jamra ou And Samm Jikko Yi (« Ensemble pour la sauvegarde des valeurs », en wolof), réclament sa criminalisation.
Si le pouvoir avait précédemment toujours rejeté cette idée, le parti Pastef, désormais à la tête de l’État, en avait fait l’une de ses promesses de campagne électorale en 2024. Le sujet a été brutalement remis sur le devant de la scène, fin février, avec la forte médiatisation de deux affaires judiciaires impliquant des personnes homosexuelles, mais sans aucun lien entre elles. L’une concerne le démantèlement d’un réseau pédocriminel franco-sénégalais, où il est également question de transmission volontaire du VIH. Quelques jours auparavant, un groupe de 12 hommes, parmi lesquels des personnalités, étaient arrêtés, tous accusés d’être gays.
La machine médiatique s’était alors mise en branle, déchaînant une vague de violences homophobes dans le pays et provoquant l’amalgame entre homosexualité, pédophilie et VIH. La haine contre la communauté LGBT+ connaît une nette explosion avec une intensification des agressions violentes, des menaces, dénonciations, stigmatisations, traques, arrestations et rackets. Signe du climat de tension extrême, la députée Pastef Diaraye Bâ a déclaré à la tribune de l’Assemblée nationale lors du vote de la loi : « Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. »
Cette chasse aux homosexuels plonge les personnes LGBT+ dans une immense peur quant à leur sécurité. Au moins une quarantaine d’hommes présumés homosexuels ont déjà été arrêtés, suspectés d’être des « goorjigeen » (« homosexuels », en wolof) et d’avoir voulu transmettre volontairement le VIH.
« L’homosexualité est la pire chose qui puisse t’arriver au Sénégal », Abdoulaye*, 27 ans
« Avec ce qu’il se passe actuellement, j’ai l’impression de revivre ce que j’ai moi-même subi avant de pouvoir m’exiler en France, il y a un an et demi », rapporte Abdoulaye*. Ce jeune Sénégalais de 27 ans est désespéré par le climat actuel d’extrême tension qui règne dans son pays, et qui s’est encore accentué depuis la proposition de loi sur l’homosexualité.
Cette « mascarade pour détourner l’attention de la population et répondre à une promesse électorale » l’inquiète fortement car, il en est persuadé : « La loi va donner encore plus de raisons aux gens pour libérer la violence qu’ils ont en eux. Des hommes accusés d’être gays se font frapper, pour avoir porté des lunettes de soleil ou parce qu’ils semblent trop efféminés… Beaucoup craignent de sortir par peur d’être agressés. Ce n’est plus possible actuellement pour les homosexuels de vivre dans ce pays : leurs vies sont ruinées et en danger », déplore-t-il. Il prédit que, comme c’est déjà souvent le cas, les homosexuels « vont se retrouver contraints à épouser des femmes ».
Issu d’une famille de pêcheurs, Abdoulaye dit avoir été tabassé et persécuté depuis son enfance à cause de son allure et de sa démarche jugées trop efféminées. « Mes oncles me frappaient car je jouais à la poupée et avec les casseroles des filles plutôt qu’au foot », se remémore-t-il. C’est à 14 ans qu’il découvre son attirance pour les garçons. « L’homosexualité est la pire chose qui puisse t’arriver au Sénégal », dit-il, évoquant les nombreuses violences qu’il subit, notamment celles de son frère, qui l’emmène en pleine mer et le frappe violemment, pour le « remettre dans le droit chemin ».
Dans le quartier et au sein de sa propre famille qui, comme beaucoup de familles sénégalaises, rejette l’homosexualité, les ragots sur son compte circulent. Lui-même essayera pendant plusieurs mois de se convaincre qu’il est hétérosexuel et qu’il se mariera un jour. « Je suis devenu très pratiquant, j’allais à la mosquée régulièrement et je priais beaucoup en me disant que cela allait m’aider à changer et me défaire de cette “maladie”. Je vivais un profond mal-être », rapporte-t-il. Mais finalement, Abdoulaye décide de « [s’]accepter et d’affronter les regards hostiles et les rumeurs ». Il doit aussi faire face au rejet d’une partie de sa famille avec qui il décide de couper les ponts.
Les policiers m’ont frappé et insulté !
Aboulaye
Abdoulaye tente à plusieurs reprises de gagner l’Espagne, notamment en passant par la Mauritanie, mais sa démarche se solde par un échec. Revenu au Sénégal, désormais serveur dans un restaurant de la capitale, il voit son quotidien bouleversé quand il se fait arrêter par la police en 2021 pour avoir aidé un ami, victime de chantage après la diffusion d’une vidéo de ses ébats intimes avec un autre homme. Il est lui aussi accusé d’homosexualité une fois que les policiers ont trouvé dans son téléphone photos, contacts et vidéos. « Je me suis retrouvé en garde à vue pendant quatre jours. Les policiers m’ont frappé et insulté, ils ont aussi écrit des mensonges sur le PV », détaille-t-il. Il passera quatorze jours en prison avant d’être condamné à trois mois ferme pour « actes contre nature », complicité de séquestration et menace de mort.
« C’était horrible : il n’y avait pas de place dans la cellule tant on était nombreux. Les autres détenus voulaient me frapper quand ils ont su que j’étais gay. J’ai été attaqué dans les toilettes et insulté. On disait que j’étais un prostitué », se souvient-il, critiquant au passage l’inaction de son avocat, désormais député, qui a voté en faveur de la nouvelle loi.
« À ce moment, je détestais le Sénégal et les Sénégalais. J’étais un poids pour ma famille, je me sentais condamné, honteux et en danger », confie-t-il, encore éprouvé. En 2017, il découvre qu’il est séropositif et craint que cela ne vienne mettre un terme à son projet de rejoindre l’Europe. Mais il finit par obtenir un titre de séjour d’un an pour la France, où il vit désormais, aidé par des amis, dans l’attente d’une réponse à sa demande d’asile.
« On est vus comme des criminels », Moussa*, 24 ans
Au Sénégal, depuis l’intensification de la répression contre les homosexuels, la crainte est constante pour les personnes de cette communauté. « En ce moment, c’est extrêmement difficile. On vit dans la peur constante, j’ai du mal à dormir, à manger, je souffre constamment. On a une vie de misère, je ne suis pas heureux et je ne suis plus moi-même. Ma famille, religieuse, est très homophobe. Ce n’est pas nouveau au Sénégal, mais ça s’est accentué dernièrement car la loi a fait exploser la haine envers les homos », se confie, désespéré, Moussa*, Sénégalais de 24 ans qui rapporte avoir fait trois tentatives de suicide, dont la dernière il y a à peine quelques semaines.
« Je ne vais plus chez mes amis, je sors peu de la maison familiale et je ne vois plus mon petit ami depuis un mois pour éviter tout risque. J’ai très peur d’être agressé car, si on vous montre du doigt, cela peut aller très vite », explique le jeune homme d’une voix lasse. Mi-mars, un joueur de tam-tam pris à partie par plusieurs jeunes qui le soupçonnaient d’être gay a été poignardé à mort. Face à cette incertitude et à ce danger permanent qui planent sur leurs têtes, de nombreux homosexuels ont développé une sorte de paranoïa et une peur incontrôlée d’être arrêtés. « Des gens dans mon entourage se sont plaints à ma famille de vidéos TikTok que j’avais faites sur de la musique sénégalaise, pour dire que j’étais homo, que je n’avais pas le comportement d’un homme normal. On me reproche ma façon de m’habiller car je porte des jeans slim et on m’accuse d’être maniéré », développe-t-il encore. Dans un instinct de survie pour éviter les attaques, il a depuis modifié ses tenues et laissé pousser ses cheveux.
Il a également supprimé toutes les preuves de son orientation sexuelle (photos, vidéos, discussions, etc.) sur son téléphone car celles-ci pourraient être utilisées par la police en cas d’arrestation. « Nul n’est à l’abri, cela peut arriver chaque jour », dit-il, angoissé.
Autre preuve brandie par les forces de l’ordre pour justifier d’une supposée homosexualité : la présence de préservatifs ou de lubrifiant sur une personne. « Pour eux, c’est un signe que tu es gay, cela leur suffit », explique Moussa. Lorsque son petit frère a découvert ceux qu’on lui avait remis à la suite d’un dépistage du VIH, Moussa a dû faire face à la colère de sa mère, qui l’a accusé d’avoir de « mauvais comportements ». « Je subis au quotidien dans ma famille les insultes proférées contre les homosexuels. Je pense qu’ils ont des soupçons car ils me lancent des piques. Ma mère m’a assuré qu’elle me chasserait de la maison si j’étais gay et mon frère m’a dit qu’il appellerait lui-même la police pour me dénoncer. Ils ne me donnent plus d’argent alors que je suis sans emploi ; même pour manger, je dois me débrouiller », rapporte-t-il.
« On est vus comme des criminels pour le simple fait d’aimer un autre homme, c’est ça qui me fait le plus mal. C’est depuis la naissance que je suis ainsi, je n’ai rien choisi ! » insiste Moussa. Dans ce contexte, il ne voit qu’une échappatoire : quitter le pays. « Avant j’étais heureux, même si c’était compliqué, mais désormais la seule solution est de quitter le Sénégal. C’est mon seul horizon. Ce n’est plus possible de vivre ici. Je ne me sens plus chez moi, je vois la haine sur leur visage », souffle-t-il.
« Tout est difficile pour nous », Sakhir*, 26 ans
Nombreux sont ceux qui ont été contraints de quitter leur foyer, leur quartier, leur ville ou même leur pays pour fuir les menaces, les arrestations, l’emprisonnement ainsi que le rejet familial et communautaire. Parmi eux, certains ont franchi les frontières des pays frontaliers pour se mettre à l’abri, le plus souvent dans la précipitation. « J’ai appris que la gendarmerie me recherchait car un ancien partenaire impliqué dans l’affaire du réseau pédocriminel avait cité mon nom. Elle est venue dans mon quartier le 21 février mais n’a pas trouvé ma maison. Le soir même, je suis parti de chez moi car la situation n’était plus sûre », raconte Sakhir*, Sénégalais de 26 ans.
Le lendemain, il apprend que les policiers sont venus chez lui. « Avant, je n’avais aucun problème dans mon quartier mais désormais, avec leur passage, tout le monde est au courant, ma famille aussi. Je ne peux plus retourner chez moi, c’est impossible ! » explique cet homme impliqué dans une association de lutte contre le VIH, militant pour les droits des personnes LGBT+.
Sakhir se souvient d’avoir erré dans les rues à la recherche d’aide et d’informations. Sur les conseils d’un ami, il décide de prendre un transport pour se rendre à la frontière avec la Mauritanie. Il retrouve dans cette République islamique plusieurs connaissances qui, comme lui, ont fui l’homophobie qui agite le Sénégal.
Mais, partis dans la précipitation, dans un pays souvent inconnu, sans contacts sur place, ces jeunes hommes doivent souvent affronter une situation très précaire. « Il y a beaucoup de rafles de policiers : ils viennent nous racketter et nous violenter. On n’est pas en sécurité ici. Nous ne connaissons personne et nous sommes sans argent, donc c’est difficile pour se loger, se nourrir… », souffre Sakhir, qui craint de tomber malade et se dit épuisé. Il s’est fait agresser à son arrivée dans le pays et s’est fait dépouiller de son argent ainsi que de son téléphone. « J’ai perdu tous mes contacts », s’afflige-t-il. Des organisations, telles que Stop homophobie, tentent de s’organiser à distance pour venir en aide à ces personnes, déjà parties à l’étranger ou restées au Sénégal, notamment via une ligne d’écoute internationale, des contacts avec des appuis locaux ou encore une aide matérielle.
De nouveau dans la survie, le Sénégalais projette d’aller au Maroc, qu’il juge plus sûr, afin de faire une demande d’asile auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés. « Je veux quitter le continent car il n’y a pas de liberté pour les homosexuels en Afrique », assure-t-il. Les demandes d’asile en Europe, notamment en France, pour persécutions liées à l’orientation sexuelle vont ainsi probablement s’accentuer avec l’adoption de la nouvelle loi sénégalaise réprimant l’homosexualité.
Récemment, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a retiré le Sénégal de la liste des pays sûrs pour la protection des personnes LGBT+. Dans son rapport de 2024, l’organisme étatique soulignait que, « au Sénégal, les persécutions liées à l’orientation sexuelle demeurent toujours largement alléguées en 2024 ». Depuis juillet 2025, un demandeur d’asile débouté pour une première demande concernant ce motif peut désormais déposer un appel.
* Tous les prénoms ont été modifiés par mesure de protection.









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