Tunisie : les infirmiers réclament un référentiel pour freiner la fuite des talents

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Chaque 12 mai, la communauté infirmière internationale marque la Journée mondiale des infirmières. En Tunisie, cette édition 2026 a pris une dimension particulière : un colloque scientifique organisé conjointement par l’Association tunisienne des infirmiers et l’Institut supérieur des sciences infirmières de Tunis a mis sur la table une revendication centrale — la création d’un référentiel professionnel structuré, capable de redéfinir et de valoriser le métier d’infirmier dans le pays.

Un colloque pour poser les bases d’une profession mieux encadrée

Tenu au siège même de l’Institut supérieur des sciences infirmières de Tunis, ce rassemblement a réuni des infirmiers en exercice, des étudiants en sciences infirmières, des universitaires, des professionnels de santé ainsi que des décideurs institutionnels. L’objectif affiché : construire collectivement une vision cohérente de l’avenir de la profession infirmière en Tunisie, et renforcer la légitimité du rôle de l’infirmier au sein du système de santé national.

Rabeh Khlifi, président de l’Association tunisienne des infirmiers et infirmières, et infirmier major principal au CHU la Rabta à Tunis, a ouvert les débats en rappelant l’enjeu fondamental de cette rencontre : doter la profession d’un cadre de référence clair, structuré et reconnu. Selon lui, un tel référentiel permettrait non seulement de garantir les droits des praticiens, mais aussi d’élargir le spectre de leurs compétences, notamment dans les domaines de l’évaluation clinique, au bénéfice direct des patients et de la qualité globale des soins dispensés.

Ce cadre, encore absent à ce jour, est présenté par les professionnels du secteur comme un outil indispensable pour aligner les pratiques tunisiennes sur les standards nationaux et internationaux en vigueur. Il s’agit d’une démarche qui touche à la fois à la reconnaissance statutaire des infirmiers, à leur formation continue et à leur capacité à évoluer dans leurs responsabilités.

La fuite des infirmiers qualifiés, un signal d’alarme difficile à ignorer

Derrière les appels à la structuration de la profession se profile une réalité préoccupante, régulièrement évoquée dans les milieux sanitaires tunisiens : l’hémorragie continue de compétences infirmières vers l’étranger. Rabeh Khlifi n’a pas éludé le sujet lors du colloque, soulignant que l’établissement d’un référentiel professionnel est devenu une urgence, en partie pour enrayer ce phénomène migratoire.

Les chiffres avancés lors des échanges sont éloquents : les listes d’attente pour un recrutement dans les hôpitaux tunisiens sont quasi inexistantes, ce qui signifie que le système absorbe peu de nouveaux professionnels, tandis que les départs vers l’Europe et le Canada se multiplient. Ce paradoxe — des diplômés formés en Tunisie qui partent exercer à l’étranger faute de perspectives suffisantes sur place — illustre une défaillance structurelle que le référentiel espéré devrait contribuer à corriger.

Khlifi a également cité un exemple frappant : une vingtaine d’infirmiers tunisiens installés au Canada sont aujourd’hui titulaires de doctorats et enseignent dans des établissements universitaires réputés. Des profils hautement qualifiés dont la Tunisie aurait pu, selon lui, tirer pleinement profit si les conditions d’exercice et de progression professionnelle avaient été plus favorables. Ce constat illustre non seulement la qualité de la formation initiale dispensée en Tunisie, mais aussi l’incapacité du système à retenir ses talents.

La question de la migration des soignants n’est pas propre à la Tunisie — de nombreux pays en développement font face à ce même défi — mais elle y revêt une acuité particulière compte tenu des besoins croissants en personnels de santé qualifiés. Dans ce contexte, les responsables de l’association estiment qu’agir sur le cadre réglementaire et statutaire de la profession est l’un des leviers les plus efficaces pour inverser la tendance.

Vers une concertation multi-acteurs pour bâtir ce référentiel

Le colloque scientifique organisé à l’occasion de la Journée internationale des infirmières n’était pas qu’une tribune de sensibilisation. Il s’est voulu un espace de dialogue opérationnel, rassemblant les différentes parties prenantes susceptibles de contribuer à l’élaboration de ce référentiel tant attendu. L’Association tunisienne des infirmiers insiste sur la nécessité d’une coordination étroite avec les pouvoirs publics, les institutions universitaires et les partenaires internationaux pour que ce chantier aboutisse.

Le référentiel envisagé devrait, selon les intervenants, couvrir plusieurs dimensions : les compétences techniques attendues à chaque niveau de la hiérarchie infirmière, les droits et obligations des praticiens, les modalités de formation continue, ainsi que les passerelles permettant une évolution de carrière cohérente. Une telle architecture professionnelle est perçue comme le socle sur lequel peut reposer une amélioration durable de la qualité des soins.

Les étudiants en sciences infirmières présents lors de ce colloque ont eux aussi pris part aux discussions, signalant des attentes fortes quant à leur insertion professionnelle et à la reconnaissance de leurs qualifications. Leur participation témoigne d’une prise de conscience générationnelle : la prochaine cohorte d’infirmiers diplômés entend exercer dans un environnement professionnel mieux balisé que celui qu’ont connu leurs aînés.

Webmanagercenter, qui a relayé les travaux de ce colloque, souligne que cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de réflexion sur les ressources humaines en santé en Tunisie, un sujet qui revient régulièrement dans les débats sur la réforme du système sanitaire national. La mobilisation de l’Association tunisienne des infirmiers, conjuguée à l’implication de l’Institut supérieur des sciences infirmières, donne à cet appel une résonance institutionnelle qui pourrait peser dans les décisions à venir.

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