Corriere di Tunisi : 70 ans de langue italienne entre deux rives

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Un journal fondé à Tunis en 1956, encore vivant en 2026, toujours rédigé en italien, dans une rédaction de quatre personnes, diffusé à 4 000 exemplaires entre la Tunisie, l’Italie et la France : le Corriere di Tunisi fête cette année ses soixante-dix ans d’existence. Une longévité remarquable pour ce qui demeure à ce jour l’unique titre de presse en langue italienne d’Afrique du Nord et du monde arabe. Pour marquer cette étape, la ville de Tunis accueillera du 21 au 23 mai 2026 trois journées de célébrations au Complexe de Sainte-Croix, au cœur de la médina, mêlant colloques académiques, expositions, concerts et rencontres littéraires.

Une généalogie éditoriale ancrée dans l’histoire méditerranéenne

L’histoire du Corriere di Tunisi ne commence pas vraiment en 1956. La presse italophone en Tunisie remonte à 1838, date de parution de la première feuille italienne à Tunis. Entre le XIXe et le début du XXe siècle, plus de 120 titres en langue italienne ont vu le jour dans le pays, avant que la puissance coloniale française ne les étouffe méthodiquement, cherchant à contenir l’influence culturelle de la péninsule sur le territoire tunisien.

C’est l’indépendance tunisienne, en 1956, conjuguée à la détente diplomatique entre Rome et Paris, qui a rendu possible la relance d’un journal en italien. Giuseppe Finzi s’en est chargé, héritier d’une tradition typographique familiale dont les origines remontent à Giulio Finzi, un carbonaro livournais réfugié à Tunis après les soulèvements de 1820-21, qui y avait fondé une imprimerie appelée à traverser deux siècles d’histoire. Dès son premier numéro, le nouveau Corriere di Tunisi se positionnait comme un journal de la Tunisie libre, tourné vers l’avenir du pays et vers sa communauté italophone.

La direction du titre est restée dans la même famille depuis lors. Giuseppe a passé le flambeau à son fils Elia, l’un des fondateurs de la Fédération unitaire de la presse italienne à l’étranger (Fusie), puis à Silvia Finzi, italianiste et professeure d’université, qui dirige aujourd’hui un journal qui fait office à la fois d’archive vivante et de laboratoire culturel. Comme le souligne le contexte rappelé par Kapitalis, cette continuité familiale est elle-même une forme de résistance éditoriale.

Trois jours de programme entre mémoire et prospective

Une ouverture à dimension institutionnelle

La cérémonie d’ouverture, prévue le mercredi 21 mai, réunira les représentants de plusieurs institutions italiennes et tunisiennes engagées dans la promotion de la culture et de la langue italiennes : l’ambassade d’Italie, l’Institut Culturel Italien, la Société Dante Alighieri, le ministère italien de la Culture, les Archives Nationales Tunisiennes et la Chambre tuniso-italienne de commerce et d’industrie. La composition de ce plateau institutionnel témoigne du caractère bilatéral de l’événement et de la portée diplomatique que revêt cet anniversaire.

Un colloque international et une table ronde sur le journalisme en italien

Au centre du programme figure un colloque académique international articulé en trois séquences chronologiques couvrant les soixante-dix ans du journal. Des chercheurs tunisiens, italiens et français y analyseront le rôle du Corriere dans la préservation de l’italianité dans la Tunisie postindépendance, son influence sur les lecteurs italophones du pays, et son usage comme outil pédagogique dans l’enseignement universitaire.

Ces travaux déboucheront sur une table ronde consacrée à une question plus contemporaine : qu’est-ce que faire du journalisme en italien au Maghreb aujourd’hui ? Des journalistes de Repubblica, du Corriere della Sera et de l’agence Italpress y prendront part pour débattre des contraintes structurelles du titre, des possibilités offertes par le numérique et des collaborations envisageables avec les grands médias italiens. La rencontre sera aussi l’occasion de rendre hommage à Elia Finzi, figure tutélaire du journalisme italien hors des frontières nationales.

Expositions, musique et littérature

Le volet culturel de ces trois journées s’organise autour de plusieurs rendez-vous. Deux expositions documentaires seront accessibles au public : l’une retraçant sept décennies d’histoire du Corriere di Tunisi, l’autre consacrée aux présences italiennes en Tunisie à travers les siècles, organisée par les Archives Nationales Tunisiennes. Un concert nocturne dédié à Francesco Santoliquido, compositeur italien qui vécut longtemps à Tunis, viendra illustrer la fertilité des échanges artistiques entre les deux rives.

Les journées se concluront par deux moments littéraires : la remise des prix du concours « Un récit pour le Corriere di Tunisi », centré sur la mémoire et l’identité méditerranéenne, et la présentation de Le ragazze di Tunisi, le dernier roman de Luca Bianchini paru chez Mondadori en février 2026, en dialogue avec Fabio Ruggirello, directeur de l’Institut Culturel Italien.

Une langue vivante, un modèle fragilisé

Le cas du Corriere di Tunisi illustre une réalité plus large : en Tunisie, l’italien est enseigné dans près de 300 lycées, avec plus de 500 enseignants diplômés et habilités. La Société Dante Alighieri est implantée dans le pays depuis 1892. L’ancrage de la langue de Dante en Tunisie est donc réel, profond, et institutionnellement reconnu.

Pourtant, maintenir en vie un journal en langue italienne dans ce contexte relève du défi permanent. Une équipe réduite à quatre personnes, une diffusion limitée à quelques milliers d’exemplaires, une audience dispersée géographiquement, une concurrence numérique croissante et une marginalisation économique structurelle : les contraintes sont connues, et la direction du journal ne les dissimule pas. Célébrer les soixante-dix ans du Corriere di Tunisi, c’est aussi poser frontalement la question de sa pérennité, du soutien que peuvent lui apporter les institutions italiennes et des formes que pourrait prendre son évolution dans un écosystème médiatique profondément reconfiguré. La Méditerranée reste un espace commun. Ce qui est en jeu, c’est la capacité des acteurs culturels et institutionnels à en entretenir les passerelles.

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