Distribution en Tunisie : le Forum de l’IACE appelle à réformer

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La chaîne de distribution tunisienne traverse une crise structurelle qui pèse autant sur les producteurs que sur les consommateurs. C’est dans ce contexte tendu que la 10ᵉ édition du Forum économique tunisien, organisée par l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE), a mis cette problématique au centre de ses travaux, réunissant décideurs politiques, experts sectoriels et opérateurs économiques autour d’un même constat : le système actuel ne peut plus continuer à fonctionner tel quel.

Un système de distribution grippé par des dysfonctionnements chroniques

Multiplication des intermédiaires, coûts logistiques en hausse, spéculation persistante et prix volatils : le diagnostic posé lors du forum est sévère. Le circuit de distribution des produits en Tunisie, et plus particulièrement celui des denrées agricoles, souffre d’un manque criant de fluidité et de transparence. Le parcours d’un produit entre le champ et l’étal du marché peut traverser plusieurs mains, chacune prélevant une marge, avant d’atteindre le consommateur final à un prix souvent déconnecté de la réalité productive.

Ces défaillances ont des répercussions concrètes sur plusieurs niveaux. D’un côté, le pouvoir d’achat des ménages tunisiens se retrouve grevé par des prix artificiellement élevés. De l’autre, les agriculteurs, premiers maillons de la chaîne, voient leurs marges compressées, ce qui fragilise leur capacité à investir et à maintenir leur activité sur le long terme. Entre les deux, le consommateur subit une volatilité des prix qui rend difficile toute planification budgétaire, tandis que les tensions sur le marché restent récurrentes, notamment en période de pic de demande.

Ce tableau, dressé devant les participants au forum, illustre l’urgence d’une refonte en profondeur. Les intervenants ont insisté sur le fait que ces obstacles ne relèvent pas uniquement de la conjoncture économique, mais bien de structures obsolètes qui nécessitent une révision systémique.

Une étude de l’IACE comme socle d’un nouveau modèle

Pour ne pas se limiter à un diagnostic, l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises a présenté lors de cette édition une étude élaborée en concertation avec l’ensemble des parties prenantes du secteur. Ce travail analytique, qui s’appuie sur des expériences internationales probantes, propose un nouveau modèle de marché susceptible de répondre aux failles identifiées.

Sans dévoiler l’intégralité des recommandations, les grandes lignes évoquées au forum pointent vers plusieurs axes prioritaires. La traçabilité des produits tout au long de la chaîne apparaît comme un levier fondamental : savoir d’où vient un produit, comment il a été acheminé et à quel prix il a été cédé à chaque étape permettrait de limiter les abus et de responsabiliser chaque acteur. La réduction des pertes post-récolte, estimées à des niveaux préoccupants dans le secteur agricole tunisien, constitue un autre chantier majeur que ce modèle entend adresser.

L’objectif affiché est également de renforcer la souveraineté économique du pays en matière d’approvisionnement. Dans un contexte où les importations jouent parfois un rôle régulateur face aux insuffisances du circuit local, bâtir un système de distribution national plus robuste et plus efficient devient un enjeu stratégique qui dépasse la simple logistique commerciale.

Les expériences internationales citées comme références montrent qu’un tel changement de modèle est possible, à condition de mobiliser simultanément les pouvoirs publics, les opérateurs privés et les structures interprofessionnelles. Plusieurs pays ont réussi à réduire significativement le nombre d’intermédiaires tout en améliorant les conditions de rémunération des producteurs et en stabilisant les prix pour les consommateurs, grâce à des plateformes de marché modernisées et à des mécanismes de régulation adaptés.

L’appel du monde agricole à une réforme structurelle

La voix des agriculteurs s’est également fait entendre lors de ce forum. Mnawer Sghaier, membre de l’Union Tunisienne de l’Agriculture et de la Pêche (UTAP), a pris la parole pour défendre une réforme ambitieuse du système de distribution, mais aussi pour réclamer un soutien renforcé en faveur du monde agricole. Son intervention a mis en lumière le lien direct qui existe entre les défaillances du circuit de distribution et la fragilité économique des exploitants.

Pour Mnawer Sghaier, la pérennité des filières agricoles tunisiennes est directement conditionnée par la capacité du pays à construire un système qui valorise équitablement le travail des producteurs. Quand un agriculteur ne parvient pas à couvrir ses coûts de production en raison de prix de vente trop bas, imposés par des intermédiaires en position de force, c’est l’ensemble de la filière qui se retrouve menacée à terme.

Cette perspective agricole vient compléter l’approche économique et logistique portée par l’IACE. Elle rappelle que toute réforme du circuit de distribution doit intégrer une dimension sociale forte : les exploitants agricoles, souvent de petite taille en Tunisie, ne peuvent pas absorber seuls le coût d’une transition vers de nouveaux modèles sans un accompagnement public adapté.

Le forum a ainsi mis en évidence la nécessité d’une approche concertée, qui associe réforme des structures de marché, modernisation logistique et politiques de soutien sectoriel. Les participants ont souligné que les solutions partielles, appliquées de manière isolée, ont jusqu’ici montré leurs limites. C’est une vision d’ensemble, portée par l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur, qui semble s’imposer comme condition sine qua non d’un changement durable.

Le Forum économique tunisien de l’IACE a ainsi confirmé son rôle de plateforme de réflexion stratégique, capable de fédérer des expertises variées autour de questions économiques structurantes pour le pays. La question de la distribution, longtemps reléguée au second plan des débats publics, s’impose désormais comme un chantier de premier ordre pour la compétitivité de l’économie tunisienne et le bien-être de ses citoyens.

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