Projeté à Tunis et à Gabès dans le cadre de Cinéma Fen, le documentaire Qui vit encore du réalisateur suisse Nicolas Wadimoff produit un effet rare : celui d’une œuvre qui refuse de laisser le spectateur indifférent. Sans fioriture, sans posture esthétisante, le film porte la Palestine — sa mémoire, ses blessures, sa résistance — avec une brutalité maîtrisée. Présenté également sous forme d’installation filmique immersive à Focus Gabès, ce long métrage est devenu l’un des événements marquants de la saison cinématographique. Wadimoff répond aux questions de La Presse de Tunisie avec la précision d’un homme qui filme depuis des décennies, et la conviction de quelqu’un pour qui le cinéma reste un acte politique.
La mémoire comme matière première du film
Dans Qui vit encore, chaque plan semble habité par le poids du temps. Nicolas Wadimoff explique que ce choix n’est pas une construction artificielle, mais le reflet d’une réalité vécue sur le terrain. Chez les Palestiniens qu’il a rencontrés et filmés, la mémoire n’est pas un exercice nostalgique : elle est constitutive de l’identité. « Pas une discussion, un échange sans qu’il ne soit fait référence au passé », dit-il. Celui d’avant le génocide, mais aussi celui de la Naqba, et même au-delà. C’est dans ce rapport organique au temps que puise le film, à chaque étape de son écriture, de son tournage jusqu’au montage final.
Le réalisateur décrit ce processus comme naturel, presque inévitable : la mémoire irrigue tout. Elle n’est pas convoquée pour illustrer un propos historique, mais parce qu’elle est la manière dont ses protagonistes existent. L’objectif déclaré de Wadimoff est de laisser une empreinte durable. « Nous avons imaginé ce film pour que l’oubli soit impossible », affirme-t-il. Une ambition qui dépasse la simple chronique documentaire pour s’inscrire dans une logique de préservation.
Les silences du film, eux aussi, ont une fonction précise. Les visages fermés, les regards perdus, les corps qui portent l’absence — tout cela traduit l’état réel dans lequel se trouvaient les protagonistes, filmés quelques mois après avoir traversé ce que Wadimoff qualifie d’expérience « mortifère et dévastatrice ». Ces silences ne sont pas des effets de style. Ils créent un espace que le spectateur est invité à habiter à sa propre mesure, en y projetant ce qu’il sait ou ce qu’il ressent de la guerre, du deuil, de la résilience.
Un titre sans point d’interrogation : le choix de l’affirmation
Le titre du film a retenu l’attention. Qui vit encore — sans point d’interrogation — tranche avec l’ambiguïté qu’on pourrait attendre d’un documentaire sur une population en état de survie. Wadimoff est catégorique sur ce point : ce n’est pas une question. C’est une déclaration. « C’est l’affirmation de ce qui reste », dit-il. Celles et ceux qui vivent encore. Qui étaient là, qui y sont, et qui y seront. Face à la destruction systématique, à l’effacement physique et symbolique, le titre oppose une présence irréductible.
Cette posture traverse l’ensemble du film. Wadimoff n’est pas un cinéaste de la victimisation. Ce qui l’intéresse, c’est la capacité du peuple palestinien à maintenir une existence — pas seulement biologique, mais culturelle, poétique, humaine. Il évoque « leur goût immodéré pour la vie » : l’humour dans des situations insoutenables, la sensibilité, l’intelligence, une forme de résistance qui dépasse la politique pour toucher à quelque chose de plus fondamental. Il précise avoir ressenti cela dès son premier séjour en Palestine, lors de la première Intifada en 1988. Trente-cinq ans plus tard, ce constat ne l’a pas quitté.
C’est aussi cette singularité qui, selon lui, explique en partie pourquoi le peuple palestinien « dérange » et « fait peur ». Une formulation qui ne cherche pas à esquiver la dimension politique du propos, mais à la replacer dans une compréhension plus large de ce que signifie résister à l’effacement.
Le documentaire face à l’IA et au révisionnisme
La question de la désinformation et de la manipulation de la mémoire collective donne lieu à l’un des passages les plus saisissants de l’entretien. Wadimoff y voit une menace concrète, amplifiée par les outils de l’intelligence artificielle. « Il y a désormais la possibilité, avec l’IA, de refaire le monde, de le réécrire en fonction des intérêts des uns et des autres », dit-il. Effacer des traces, réécrire le passé, rendre le révisionnisme « vrai » — techniquement crédible — est désormais accessible à quiconque dispose de suffisamment de moyens et de motivations.
Il cite deux exemples dans le même souffle : la Naqba et la Shoah. Ce rapprochement n’est pas anodin. Il signale que le danger de l’amnésie orchestrée ne concerne pas une seule cause ou un seul peuple, mais l’ensemble du rapport humain à l’Histoire. Pour Wadimoff, le documentaire reste l’un des remparts les plus efficaces contre cet effacement : non pas parce qu’il est infaillible, mais parce qu’il ancre le réel dans une forme qui résiste à la manipulation, à condition d’être préservé et diffusé.
C’est dans cette perspective qu’il situe l’émotion centrale qu’il souhaite transmettre au public. Il décrit sa propre réaction lorsqu’il a revu Jawdat Khoudary — collectionneur et figure culturelle gazaouie — quelques jours après sa sortie de Gaza en mars 2024 : un homme « dévasté, délesté de tout ce qu’il avait créé et construit depuis des décennies ». Ce moment, dit-il, a cristallisé ce que le film devait provoquer : « une extrême empathie envers quelqu’un qui avait vu les ténèbres ». Pas la compassion distante qu’on accorde aux victimes d’une guerre de plus, mais la confrontation directe à ce que signifie un génocide pour un être humain singulier.
Sa participation à Gabès Cinéma Fen a prolongé cette dynamique dans un autre registre. Le réalisateur dit avoir été frappé par l’appétit du public pour le cinéma et les formes d’images en mouvement, par la qualité des échanges et des débats, et par l’énergie de la jeunesse gabesienne avec laquelle il a eu l’occasion de collaborer lors du montage de l’installation immersive. Ce dialogue entre cinéma et arts visuels, entre un réalisateur venu de Genève et une jeunesse du sud tunisien, illustre selon lui ce que le cinéma peut encore produire quand il accepte de sortir des circuits habituels.

