Forum de Kazan 2026 : la Tunisie présente mais en retrait

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Pendant que près d’une centaine de pays mobilisent leurs délégations à Kazan pour le Forum économique international « Russie – Monde islamique », la Tunisie fait figure de participante discrète. Sa présence, qualifiée de « limitée » par les organisateurs eux-mêmes, contraste avec l’ampleur inédite que prend cette 17ᵉ édition, qui se déroule du 12 au 17 mai 2026 dans la capitale du Tatarstan.

Un forum de grande envergure placé sous le signe du dialogue civilisationnel

Tenu sous le patronage direct de Vladimir Poutine, ce rendez-vous annuel rassemble cette année une participation record. Chefs d’État, ministres, investisseurs, responsables d’institutions financières et représentants du monde culturel et médiatique convergent vers Kazan pour des échanges couvrant un spectre thématique particulièrement large. L’événement est organisé à l’initiative du Groupe de vision stratégique « Russie-Monde islamique », qui marque simultanément son 20ᵉ anniversaire — une coïncidence qui renforce la portée symbolique de cette édition.

La ville de Kazan n’est pas choisie par hasard. Elle a été désignée « Capitale culturelle du monde islamique 2026 », une distinction qui confère au forum une résonance bien au-delà des seules questions économiques. La tenue en parallèle de la Conférence des ministres de la Culture du monde islamique ancre davantage cet événement dans une logique de dialogue entre civilisations, faisant de cette édition l’une des plus chargées de sens depuis la création du forum.

Le programme proposé est dense : plus de cent activités réparties autour de vingt et un axes thématiques, parmi lesquels l’énergie, la finance islamique, les nouvelles technologies, l’entrepreneuriat, la jeunesse et la place des femmes dans les sociétés musulmanes. L’inauguration de la foire commerciale internationale « Kazan Halal Market » constitue l’un des temps forts de cette semaine, avec la participation de onze régions russes et de neuf pays, dont l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Indonésie. Des forums spécialisés viennent compléter ce calendrier chargé, notamment sur la finance islamique et l’entrepreneuriat des jeunes musulmans.

Sur le volet culturel, la ministre de la Culture du Tatarstan, Irada Ayupova, a indiqué que quatorze pays partenaires prennent part à un programme comprenant un salon d’artisanat traditionnel et quinze concerts réunis sous le thème de l’« Unité ». Une programmation qui illustre la volonté de dépasser le cadre strictement économique pour embrasser une vision plus large du rapprochement entre les peuples.

La participation tunisienne pointée du doigt par les organisateurs

C’est en marge de la cérémonie d’ouverture que la question de la représentation tunisienne a été soulevée. Taliya Minullina, directrice de l’Agence de développement des investissements du Tatarstan, a confirmé la présence de ministres et de hauts responsables issus de plusieurs pays arabes et africains : l’Algérie, l’Égypte, le Mali, le Nigeria et la Libye figurent parmi les délégations bien représentées. Concernant la Tunisie, elle a reconnu que sa participation demeurait « limitée », tout en formulant le vœu de la voir évoluer favorablement lors des prochaines éditions.

Ce constat, exprimé publiquement par une responsable du forum, met en lumière un certain décalage entre le potentiel de la relation tuniso-russe et la réalité de son expression sur ce type de plateforme multilatérale. Kazan constitue pourtant un espace de networking économique et diplomatique de premier plan, où se jouent des partenariats commerciaux et des rapprochements institutionnels entre la Russie et le monde islamique. L’absence de représentants de haut rang côté tunisien interroge sur les priorités diplomatiques et économiques du pays dans sa relation avec Moscou et les acteurs du monde islamique en général.

Enjeux économiques et opportunités manquées pour Tunis

Le forum de Kazan n’est pas un événement purement protocolaire. Il génère chaque année des accords commerciaux, des mémorandums d’entente et des projets d’investissement concrets, notamment dans les secteurs de l’agroalimentaire halal, de l’énergie et des technologies. La présence du « Kazan Halal Market » illustre bien cette dimension business : l’économie halal mondiale représente un marché estimé à plusieurs milliers de milliards de dollars, dans lequel la Tunisie pourrait légitimement prétendre à une place, compte tenu de ses capacités de production et de sa position géographique.

La finance islamique constitue un autre domaine où des synergies auraient pu être explorées. La Tunisie a amorcé, ces dernières années, des réformes pour intégrer des instruments financiers conformes à la charia dans son système bancaire. Des échanges avec des institutions russes et des fonds souverains du Golfe, présents en nombre à Kazan, auraient pu nourrir cette dynamique. Selon les informations relayées par Webmanagercenter, source ayant couvert l’événement, la délégation tunisienne n’a pas semblé en mesure de pleinement capitaliser sur ces opportunités.

Au-delà des aspects économiques, la dimension géopolitique de ce forum mérite d’être soulignée. Dans un contexte international marqué par la recomposition des alliances et la montée en puissance de nouvelles configurations multipolaires, les pays du Sud cherchent à diversifier leurs partenariats. Plusieurs nations africaines présentes à Kazan, notamment le Mali et le Nigeria, ont ces dernières années affiché une volonté claire de renforcer leurs liens avec Moscou, tant sur le plan politique qu’économique. La Tunisie, qui cultive traditionnellement un équilibre entre ses partenariats occidentaux et ses relations avec d’autres puissances, n’a pas pleinement investi ce forum comme levier de diversification.

La prochaine édition du forum, si elle se tient dans des conditions similaires, pourrait représenter pour Tunis une occasion de corriger le tir. Les responsables tunisiens du commerce extérieur et de l’investissement auraient tout intérêt à anticiper leur participation, à nouer des contacts préalables avec les organisateurs et à préparer une délégation pluridisciplinaire capable de porter des propositions concrètes. L’intérêt exprimé par Taliya Minullina pour une présence tunisienne renforcée constitue, en ce sens, une ouverture que les décideurs à Tunis gagneraient à ne pas laisser sans réponse.

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