La Tunisie exporte de l’huile d’olive en volumes record, mais les prix restent décidés ailleurs. Ce paradoxe, dénoncé depuis des années par les professionnels du secteur, est au cœur du projet « Carthage Commodities » : une bourse tunisienne dédiée aux matières premières agricoles, pensée pour redonner au pays une souveraineté sur la valorisation de ses produits. Le 12 mai 2026, Kamel Naoui, professeur de finance et directeur du laboratoire des risques financiers à l’École supérieure de commerce de Tunis, et Bilel Sahnoun, directeur général de la Bourse de Tunis, ont exposé les contours de ce projet sur les ondes d’Express FM, dans l’émission Expresso animée par Wassim Ben Larbi.
Un paradoxe exportateur qui révèle une dépendance structurelle
Les chiffres avancés par Kamel Naoui illustrent la vulnérabilité de la filière oléicole tunisienne face aux marchés internationaux. Selon les données de l’Onagri qu’il a citées, les exportations d’huile d’olive ont bondi de 60%, mais les recettes générées ont simultanément chuté de 16,3%. Exporter davantage pour gagner moins : voilà la réalité à laquelle sont confrontés les producteurs et exportateurs tunisiens, victimes d’une formation des prix entièrement dictée par les marchés européens.
Pour le professeur de finance, cette situation n’est pas une fatalité. La Tunisie figure parmi les grands producteurs mondiaux d’huile d’olive, ce qui lui confère, selon lui, une légitimité pour prétendre au statut de « price maker » plutôt que de rester un simple « price taker ». « Pour contribuer au marché mondial, il ne suffit pas d’être présent en volume. Il faut aussi devenir un price maker », a-t-il déclaré, appelant le pays à participer activement à la construction des références tarifaires internationales plutôt qu’à les subir.
Le choix du nom « Carthage Commodities » s’inscrit dans cette logique de revendication. Kamel Naoui y voit un ancrage historique fort : Carthage fut une puissance commerciale et agricole méditerranéenne dont l’héritage, notamment à travers les travaux agronomiques de Magon, témoigne d’un savoir-faire pluriséculaire. Cette filiation symbolique est présentée comme un argument de légitimité pour positionner la Tunisie en acteur régional du commerce des commodités agricoles.
Les piliers techniques d’un marché organisé des matières premières
Au-delà de l’ambition politique, la mise en place d’un tel marché suppose une architecture solide. Kamel Naoui a détaillé plusieurs chantiers prioritaires, dont le premier — et sans doute le plus structurant — concerne le cadre réglementaire. L’émergence d’un marché de commodités et de produits dérivés en Tunisie nécessite une adaptation législative profonde, capable d’encadrer des instruments financiers encore absents du paysage local tout en prévenant les risques de dérive spéculative.
Les contrats à terme et les produits dérivés sont au cœur du dispositif envisagé. Ces outils, largement utilisés sur les grandes places mondiales, permettent aux opérateurs de sécuriser leurs revenus futurs en se couvrant contre les fluctuations de prix. Kamel Naoui a insisté sur le fait que leur introduction doit s’opérer dans une logique strictement orientée vers la gestion des risques, et non vers la spéculation. Pour les producteurs et exportateurs tunisiens, aujourd’hui exposés à des variations de cours qu’ils ne maîtrisent pas, ces mécanismes représenteraient une protection concrète.
L’infrastructure physique est également un prérequis. Le professeur a évoqué la nécessité de disposer d’entrepôts agréés et certifiés, capables de stocker les marchandises selon des normes internationalement reconnues, ainsi que de laboratoires habilités à certifier la qualité des produits. Ces conditions sont indispensables pour garantir la crédibilité des transactions et la confiance des opérateurs étrangers dans les références de prix produites par la plateforme.
Sur le volet numérique, la blockchain et les outils de traçabilité sont présentés comme des éléments clés de la future infrastructure. Une plateforme digitale dédiée devrait assurer le suivi en temps réel des stocks, la certification des produits et la transparence totale des opérations. « Il faut qu’il y ait un prix référentiel établi sur le territoire tunisien », a résumé Kamel Naoui, soulignant qu’un tel signal de marché bénéficierait à l’ensemble des acteurs de la chaîne : producteurs, exportateurs et investisseurs.
La Bourse de Tunis au cœur du dispositif opérationnel
Bilel Sahnoun, directeur général de la Bourse de Tunis, est intervenu pour préciser les aspects techniques et financiers du projet. Plusieurs configurations institutionnelles sont à l’étude : « Carthage Commodities » pourrait prendre la forme d’un compartiment dédié intégré à la Bourse de Tunis, ou bien d’une entité indépendante placée sous une supervision réglementaire distincte. Ces scénarios sont encore en cours d’évaluation, mais leur mise sur la table signale que le projet a franchi le stade de la réflexion académique pour entrer dans une phase d’examen opérationnel.
Kamel Naoui a également inscrit cette initiative dans un contexte africain plus large. Il a cité plusieurs pays du continent — l’Éthiopie, le Ghana et l’Afrique du Sud — qui disposent déjà de marchés organisés de matières premières. Ces plateformes ont démontré leur capacité à structurer les échanges, à améliorer la transparence tarifaire et à protéger les producteurs locaux contre les chocs extérieurs. La Tunisie, forte de ses avantages comparatifs dans l’huile d’olive, les dattes ou encore les phosphates, pourrait s’inspirer de ces modèles pour développer sa propre infrastructure de marché.
Le financement adossé aux stocks constitue un autre levier évoqué lors de l’émission. Ce mécanisme permet aux opérateurs d’obtenir des financements bancaires ou de marché en mobilisant leurs stocks de marchandises comme garantie, offrant ainsi une alternative aux circuits de financement classiques, souvent insuffisamment accessibles pour les petits producteurs agricoles. Dans un contexte où l’accès au crédit reste un obstacle majeur pour de nombreux acteurs de la filière oléicole tunisienne, cette dimension du projet revêt une importance particulière.
L’huile d’olive est présentée comme la porte d’entrée naturelle du projet, en raison du poids économique du secteur et de la visibilité internationale de la Tunisie sur ce marché. Mais l’ambition portée par Kamel Naoui et Bilel Sahnoun dépasse largement ce seul produit : il s’agit de construire une infrastructure de marché pérenne, susceptible d’accueillir progressivement d’autres matières premières stratégiques pour l’économie tunisienne.

