Avec un portefeuille actif dépassant 1,3 milliard d’euros et une feuille de route couvrant la période 2026-2031, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) fait de la compétitivité tunisienne l’axe central de sa nouvelle stratégie pays. L’institution financière internationale entend s’attaquer frontalement aux blocages structurels qui pèsent sur l’économie tunisienne, en plaçant le secteur privé au cœur de son dispositif d’intervention.
Un secteur privé étranglé par les rigidités structurelles
Le diagnostic dressé par la BERD dans son rapport stratégique est sans ambiguïté : la croissance tunisienne se heurte à un triple obstacle. La surréglementation, la difficulté d’accès au financement et le poids écrasant des entreprises publiques constituent des freins persistants à l’émergence d’un tissu entrepreneurial dynamique. À titre d’illustration, les cent plus grandes entreprises du pays génèrent plus de la moitié de leur chiffre d’affaires combiné via des entités contrôlées par l’État, ce qui réduit mécaniquement l’espace laissé aux opérateurs privés.
Face à ce constat, la BERD prévoit de déployer des financements ciblés en direction des PME évoluant dans des filières jugées à fort potentiel : l’agroalimentaire, les technologies de l’information et de la communication (TIC), l’agrotech et le tourisme durable. Cette orientation s’inscrit dans la continuité de la « Vision 2035 » portée par le gouvernement tunisien, qui ambitionne de bâtir une économie davantage numérique et inclusive. Des prêts déjà accordés à des entreprises comme Land’Or — spécialisée dans la production fromagère et bénéficiaire d’un financement de 11 millions d’euros — ou encore Teriak dans le secteur pharmaceutique (3,4 millions d’euros) illustrent concrètement cette approche sectorielle.
La BERD entend par ailleurs étendre les programmes d’accompagnement des petites et moyennes structures. Le Regional Small Business Programme (RSBP), déjà opérationnel, a permis à plus de 600 PME tunisiennes d’améliorer leur productivité et leurs performances à l’export, grâce à des formations axées sur la transformation numérique et les méthodes de gestion agile. Ces initiatives seront renforcées en partenariat avec l’Agence tunisienne d’investissement (TIA), avec pour objectif de digitaliser les services publics et d’alléger les procédures administratives pesant sur les investisseurs.
Réforme des entreprises publiques et gouvernance économique
La question des entreprises publiques occupe une place centrale dans la stratégie de la BERD. L’institution prévoit de soutenir la restructuration de plusieurs acteurs publics majeurs à travers des prêts conditionnés à des engagements de réforme. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) pourrait ainsi bénéficier d’un financement atteignant 300 millions d’euros, tandis que l’Office des céréales se verrait allouer jusqu’à 150 millions d’euros. Ces enveloppes s’accompagneraient de feuilles de route précises visant à assainir la gestion financière de ces entités et à ouvrir progressivement leur capital à des partenaires privés.
L’enjeu est double : d’un côté, réduire le déficit fiscal chronique alimenté par les subventions et les pertes cumulées de ces structures ; de l’autre, rééquilibrer les conditions de concurrence pour que les entreprises privées puissent rivaliser sur un terrain plus équitable. Ce rééquilibrage est d’autant plus nécessaire que 56 % des firmes tunisiennes interrogées dans le cadre des enquêtes de la BERD citent la corruption comme une contrainte significative à leur développement, selon les données relayées par L’Economiste Maghrébin.
La gouvernance économique ne se limite pas aux seules entreprises publiques. La BERD insiste également sur la nécessité de fluidifier l’environnement réglementaire global, en simplifiant les procédures d’investissement et en réduisant les délais administratifs qui découragent les porteurs de projets, qu’ils soient nationaux ou étrangers.
Capital humain, intégration mondiale et perspectives macroéconomiques
Au-delà des réformes structurelles, la BERD identifie le capital humain comme un levier déterminant pour la compétitivité à long terme de la Tunisie. Le chômage des jeunes, qui touche 38,5 % de la tranche d’âge concernée, représente un défi social autant qu’économique. Pour y répondre, l’institution prévoit de financer des programmes de formation aux compétences numériques et aux métiers de la transition énergétique, en ciblant notamment les ingénieurs spécialisés dans le domaine de l’énergie.
Cette dimension humaine est indissociable de l’ambition d’intégration de la Tunisie dans les chaînes de valeur mondiales. La BERD anticipe une accélération de la croissance conditionnée à la levée des barrières logistiques et douanières qui freinent encore l’insertion du pays dans les flux commerciaux internationaux. Le potentiel des secteurs des TIC et de l’agroalimentaire est particulièrement mis en avant, ces filières étant perçues comme des vecteurs naturels d’une croissance plus inclusive et mieux distribuée sur le territoire.
Sur le plan macroéconomique, le contexte tunisien présente une résilience relative, avec une croissance de 2,4 % enregistrée au troisième trimestre 2025. Mais cette dynamique reste fragile face aux chocs extérieurs, qu’il s’agisse de la volatilité des prix des matières premières, des tensions géopolitiques régionales ou des pressions sur la balance des paiements. La stratégie de la BERD intègre cette vulnérabilité en cherchant à diversifier les sources de croissance et à réduire la dépendance aux secteurs traditionnels.
Avec 46 % de ses investissements passés en Tunisie déjà orientés vers la compétitivité, la BERD affiche une continuité dans ses priorités tout en montant en puissance sur les volumes engagés. Des partenariats avec d’autres institutions financières internationales (IFI) sont également prévus pour démultiplier l’impact des interventions et mobiliser des ressources complémentaires au service de cette transformation économique.

